Bajass, un roman entre « Fernweh » et « Heimweh »

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Vient de paraître
aux éditions Agone (Marseille) :

Bajass, roman de Flavio Steimann
(Nautilus Verlag, Hambourg, 2014)

traduit de l’allemand (Suisse) avec Yasmin Hoffmann
dans le cadre d’un mentorat tardif financé par Pro Helvetia

Fernweh et Heimweh dans Bajass

Attaché à la région lucernoise dont il est originaire et dans laquelle se situe l’action de la première moitié de Bajass, Flavio Steimann recourt largement à un vocabulaire régionaliste, sans pour autant s’exprimer en dialecte alémanique. Ainsi, il emploie volontiers des noms, des verbes ou des expressions dont il existe par ailleurs des équivalents en allemand standard : par exemple, pour désigner un crayon bleu, il utilise le mot Bläuel, tandis qu’un Allemand parlerait communément de Blaustift. Écarter de la sorte une tournure habituelle au profit d’un helvétisme relève d’un choix d’écriture délibéré qu’il semblerait légitime, voire indispensable, de retranscrire en français. Notons au passage qu’il faut se livrer à une réflexion similaire chaque fois que survient un terme rare dont on peut trouver un synonyme plus courant, ce qui est souvent le cas ici — par exemple, l’usage de Spalthammer (merlin) au lieu de Beil (hache).

Or les helvétismes germanophones n’ont en français aucun équivalent direct, calqué. Pour restituer la tonalité régionaliste de ce roman, une solution aurait consisté à parsemer la traduction de quelques-unes des nombreuses spécificités langagières que l’on rencontre en Suisse romande. Mais le texte serait alors devenu beaucoup moins accessible en dehors de la Romandie : la plupart des lecteurs francophones auraient en effet buté si le mot « gouille » avait remplacé « flaque d’eau », ou si le verbe « cicler » avait substitué l’expression « pousser un cri strident ».

Les helvétismes dont est émaillée la première moitié du roman jouent toutefois un rôle important car ils ont pour vocation non seulement de camper le décor, mais surtout d’accentuer le contraste avec la seconde moitié. La première partie est enracinée, ancrée dans le sol, la terre, un terroir, avec un vocabulaire rural et agricole ; la seconde, en revanche, est déracinée, apatride, mouvante, avec le champ sémantique de la mer et de la navigation. Dans les deux cas, le personnage de Gauch ne se sent pas bien où il se trouve. C’est en cela que Bajass peut être lu comme un roman du Heimweh et du Fernweh. Ces termes, souvent cités dans les exemples de mots intraduisibles reflétant un trait culturel particulier, désignent respectivement le mal du pays et le mal du lointain. Schématiquement, la première moitié du roman illustre donc le Fernweh, tandis que la seconde moitié, en miroir, exprime le Heimweh — et ce tiraillement est d’autant plus perceptible dans la version originale truffée de régionalismes.

Quand Gauch mène son enquête dans la campagne profonde, les ailleurs l’attirent irrésistiblement, qu’ils soient incarnés par les Tziganes, ou symbolisés par l’eau fuyante, les vols d’oiseaux. Il est sans cesse question de bateaux naufragés : la station de radio en construction devient « une épave noire », l’établissement de bains de Lucerne ressemble à « un navire échoué ». C’est ce mal du lointain autant qu’un désir de rébellion, d’insubordination, qui pousse Gauch à monter à bord d’un paquebot d’émigrants pour l’Amérique sans en avoir obtenu l’autorisation préalable de ses supérieurs hiérarchiques.

Mais à peine a-t-il embarqué sur le Liberté qu’il cherche à quitter la deuxième classe où il séjourne. Cependant, il ne lui faudra pas longtemps avant de prendre conscience qu’il n’est à sa place ni en première classe, qui lui reste « étrangère », ni en troisième, où les regards qui le suivent se font « soupçonneux ».
Même le mal de mer lui rappelle qu’il n’a rien à faire sur ce bateau. Sa nostalgie de la terre ferme se matérialise alors dans certaines métaphores, par exemple le fait que « le bateau creuse un sillon ». En tant que Suisse, Gauch n’est-il pas plus « terrien » (l’auteur écrit Landratte, littéralement « rat de terre ») que les autres passagers, lui dont le pays est enclavé dans des montagnes supposées, depuis le XVIIIe siècle, rendre mélancolique quiconque les quitterait ? Ce soi-disant « mal suisse » (Schweizerheimweh) a longtemps entretenu la rumeur selon laquelle les soldats et mercenaires helvètes envoyés à l’étranger (par exemple ceux auxquels rend hommage le Lion de Lucerne, mémorial évoqué dans Bajass) désertaient aussitôt s’ils entendaient le ranz des vaches, mélodie traditionnellement utilisée dans les alpages de leur pays pour faire rentrer le bétail en rang à l’étable.

Certes, Gauch ne revendique nullement sa nationalité helvétique, pas plus que l’auteur — encore que la remarque de l’inspecteur de l’entrepont, qui considère les Suisses « comme les plus propres, […] mais attention, des Suisses parlant un allemand qui se comprenait », ne semble pas complètement innocente… On peut néanmoins se demander si ce n’est pas le déracinement soudain de Gauch qui provoque la fin tragique de l’histoire. Les théoriciens du Heimweh, au XVIIIe siècle, n’affirmaient-ils pas que ce mal pouvait entraîner la mort ?