Traduire Bajass : un défi protéiforme

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Ça y est ! Ma traduction en français de Bajass, roman de l’auteur suisse Flavio Steimann, est annoncée dans le catalogue 2016 des éditions Agone (Marseille), pour une publication à l’automne.

Encart extrait du catalogue d’Agone :
PrésentationBajassAgone
Citation originale :
Um der hiesigen Tradition nachleben zu können, hatte man die Gandbauern am Vortag für ein letztes Mal auf ihren Hof geführt und […] für ein paar wenige Stunden im offenen Sarg aufgebahrt. Maskenhaft geschminkt und gepudert, die Mullkäppchen tarnend auf den zertrümmerten Köpfen und den Rosenkranz um die verknoteten Gichthände geschlungen, boten sie, vom wabernden Licht der Unschlittkerzen gespenstisch beleuchtet, für die betreten schauenden Besucher, die ihrer nachbarlichen Pflicht des letzten Grußes nachkamen, einen wenig erbauenden Anblick, so dass diese es als eine große Erleichterung empfanden, als kurz vor dem Eindunkeln die Deckel aufgesetzt und mit wuchtigen, weit über das Gehöft hinhallenden Hammerschlägen für immer vernagelt wurden.

Mais mon travail est loin d’être achevé ! Car ce court roman de moins de 200 pages me donne du fil à retordre. Heureusement, Agone a prévu des délais confortables pour me permettre de réaliser cette traduction dans de bonnes conditions.

Petit tour d’horizon
sur les questions
que je me pose au quotidien
en traduisant Bajass :

Le vocabulaire rare ou désuet
Campée dans la Suisse rurale du début du XXe siècle, l’histoire de Bajass est imprégnée de vocabulaire désuet. Flavio Steimann reconnaît lui-même affectionner les dictionnaires, dans lesquels il glane des mots rares qu’il insère dans son roman pour lui donner une tonalité spécifique, oscillant entre l’expression soutenue et la teinte surannée, parfois à la lisière de la poésie. Il s’agit bien souvent de mots que même un germanophone averti peut avoir du mal à comprendre sans l’aide d’un dictionnaire. Afin de rendre ces préciosités, je suis moi aussi amenée à compulser de nombreux dictionnaires, dans les deux langues, enrichissant par là même mon vocabulaire, même en français ! Quel bonheur, alors, de découvrir des mots comme « hyalin », adjectif qui remplace avantageusement, dans ce texte, son banal synonyme « vitreux » !

Agriculture, navigation, médecine
On rencontre également toute une variété lexicale liée au monde agricole : zones dans la ferme, outils, techniques, gestes, etc. Là encore, la richesse de ce vocabulaire peu commun aujourd’hui doit être rendue avec précision dans la traduction française. Ainsi, l’arme du crime que doit élucider Gauch, le personnage principal, n’est pas une hache ordinaire, mais un merlin.
La seconde partie du roman se passe sur un paquebot d’émigrants en partance pour les Amériques ; il s’agit cette fois d’évoquer à bon escient haubans, cabestans, bordages et autres bastingages…
Enfin, le texte est parsemé de références médicales, probablement parce que Gauch s’avère un brin hypocondriaque et se renseigne régulièrement sur les thromboses, dont on apprend des détails assez précis. Cela met alors en exergue la différence de transparence entre l’allemand et le français : là où l’allemand, même technique, reste limpide, le français devient aussitôt sibyllin. Par exemple, si je vous dis qu’un personnage souffre du syndrome de Raynaud, ça vous parle ? Vous voilà probablement beaucoup plus perplexe qu’un Allemand qui lit que ce personnage présente des « Leichenfinger », mot à mot « doigts de cadavre ». Dans ce cas, j’ai renoncé à l’exactitude médicale pour lui préférer la périphrase imagée « des doigts d’un blanc cadavérique », sur laquelle un lecteur français ne devrait pas buter.

Une craquée* d’helvétismes !
L’auteur, rappelons-le, est Suisse. Et il n’hésite pas à recourir à des régionalismes propres à la région lucernoise, d’où il est originaire et dans laquelle se situe l’action de la première moitié du roman. Sans jamais être du suisse-allemand, la langue est ainsi imprégnée d’helvétismes. Deux cas de figure se présentent alors :
D’une part, il peut s’agir de termes qui décrivent une spécificité locale inconnue ailleurs ; dans ce cas, afin d’éviter de pesantes notes de bas de page, il n’y a bien souvent pas d’autre solution que de les traduire par une périphrase (eh oui, encore !). Par exemple, pour traduire « Klebdächer », qui désigne un élément d’architecture typique de cette région, j’ai opté pour « les traditionnels auvents qui couraient au-dessus des fenêtres, sur toute la largeur de la façade ». Plus long, certes, mais compréhensible par le commun des lecteurs.
D’autre part, cela peut être des noms communs, des verbes ou encore des expressions dont il existe par ailleurs des synonymes en allemand standard ; auquel cas, puisque l’auteur a délibérément écarté les tournures habituelles pour choisir ces tournures régionalistes, il faudrait tenter de les retranscrire en français. Cette tâche s’avère particulièrement épineuse pour moi qui, certes, ai vécu en Suisse, mais ne suis pas imprégnée de ces expressions depuis mon plus jeune âge au point de les utiliser de manière naturelle, sans donner l’impression de greffes langagières artificielles. J’ai tenté de le faire, à l’aide du très précieux Dictionnaire suisse romand, sans succès — du moins pour l’instant. L’éditeur étant marseillais et souhaitant s’adresser à un large lectorat francophone (et pas uniquement romand), ces régionalismes ont pour le moment été écartés, à mon grand dam, car c’est à mes yeux une cruelle trahison envers l’auteur et son texte. Mais nous trouverons peut-être une solution intermédiaire, je ne désespère pas !

Les références culturelles
Outre toutes ces difficultés purement linguistiques, Bajass soulève régulièrement des questions liées aux références culturelles locales. Parlantes pour un lectorat suisse, l’évocation du Lion de Lucerne (monument), du vélo d’ordonnance (utilisé par les policiers et les militaires suisses) ou encore du « grand tas de fumier » (fierté du paysan helvète, selon l’auteur) ne le sont pas pour un lectorat français. Cela nécessite des recherches en amont et, parfois, des explications en aval (ah, les fameuses « N.d.T. » en bas de page : nous y sommes !…), avec toujours le souci de restituer un texte aussi fluide que possible.

Une syntaxe proustienne !
L’auteur affectionne les phrases longues, riches en incises. Je me surprends parfois, en cherchant le point final, à compter le nombre de lignes que comporte une seule et même phrase : souvent une dizaine ! Il n’y a qu’à voir, en guise d’exemple, la citation présentée au début d’article. Là où l’allemand est souvent sans ambiguïté en raison de la place quasi immuable des verbes, il faut en français veiller à ne pas déstructurer le propos et à éviter l’anacoluthe involontaire, si vite arrivée ! A contrario, il convient de ne pas céder à la tentation de « lisser » les tournures, notamment en abusant des phrases juxtaposées (phrases simples construites de manière identique et séparées entre elles par des virgules), alors que les incises allemandes créent des phrases complexes à la structure moins linéaire.
D’autre part, il n’y a aucun dialogue dans Bajass, mais l’auteur utilise volontiers le discours indirect libre, exprimé en allemand par un temps qui n’existe pas en français : le subjonctif I. Ainsi, si le changement ton est net en langue originale, il est parfois plus épineux à rendre en français. Cette difficulté est accrue par le fait que ce type de discours intervient souvent en début de chapitre, sans lien évident avec le contexte précédemment dépeint ; de ce fait, la personne dont les propos sont rapportés n’est presque jamais présentée explicitement, ce qui oblige à jouer – peut-être plus encore que ne le fait le texte original – sur les modulations de rythme, de vocabulaire et de niveau de langage, destinées à marquer ce changement de narrateur.

Surmonter ces difficultés
Traduire Bajass en français est donc un beau défi ! Les difficultés évoquées ci-dessus — et je n’ai pas été exhaustive, loin de là ! — entraînent une véritable lenteur dans le travail de traduction. Par chance, quand les recherches dans les dictionnaires et sur Internet sont infructueuses, je peux me tourner vers l’auteur, qui accepte bien volontiers de répondre aux questions, parfois même en envoyant des photos pour illustrer ses propos. Ces échanges fructueux ralentissent le processus de traduction, mais en assurent la qualité.

Rendez-vous cet automne
pour découvrir en français
cet étonnant roman,
aux éditions Agone !

* craquée : tournure helvétique familière signifiant « une grande quantité de qqch »